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Du laboratoire au patient : le Maroc redessine sa souveraineté pharmaceutique
Derrière le renouvellement de la gouvernance du LEMM se joue une question plus vaste : le Maroc peut-il relier recherche clinique, régulation, production, données, logistique et accès aux traitements pour devenir une véritable plateforme sanitaire régionale ?
À première vue, l’information paraît institutionnelle : le 29 juin 2026, Les Entreprises du Médicament au Maroc, ou LEMM, ont tenu leur Assemblée générale annuelle et installé un bureau réunissant plusieurs grandes filiales pharmaceutiques internationales.
Mais l’enjeu dépasse largement la distribution des responsabilités. Cette gouvernance se met en place au moment où le Maroc accélère simultanément la réforme de sa régulation pharmaceutique, la numérisation des autorisations, l’encadrement des essais cliniques, la modernisation de la distribution et le développement de solutions d’intelligence artificielle en santé.
Le véritable sujet n’est donc pas de savoir qui occupe quel poste. Il est de déterminer si cette puissance industrielle, scientifique et internationale peut désormais produire des résultats mesurables pour les patients, les professionnels, les investisseurs et le territoire.
Le marché en quatre données
25,9 MMDH
Marché pharmaceutique marocain en 2024, en hausse de 9,6 %.
56
Établissements pharmaceutiques industriels agréés.
75 %
Des besoins nationaux couverts en unités par la production locale.
1,65 MMDH
Exportations marocaines de médicaments en 2024.
Source : Avis A/6/25 du Conseil de la concurrence, sur la base notamment de données de la DGI et de la FMIIP.
Gouvernance
Une continuité renforcée, davantage qu’une rupture
AstraZeneca Maroc, représentée par le Dr Amine Sekhri, assure la présidence du LEMM. Les vice-présidences reviennent à Bayer Maroc, MSD Maroc et Roche Maroc. Pfizer Maroc prend le secrétariat général, Pierre Fabre Maroc devient secrétaire général adjoint et Johnson & Johnson Innovative Medicine Maroc conserve la trésorerie.
| Fonction | Entreprise | Représentant |
|---|---|---|
| Présidence | AstraZeneca Maroc | Dr Amine Sekhri |
| Vice-présidence | Bayer Maroc | Anas Ziati |
| Vice-présidence | MSD Maroc | El Mehdi Rakhi |
| Vice-présidence | Roche Maroc | Dr Anis El Mekaoui |
| Secrétariat général | Pfizer Maroc | Ouardia Djoudjai |
| Secrétariat général adjoint | Pierre Fabre Maroc | Lotfi Benali |
| Trésorerie | Johnson & Johnson Innovative Medicine Maroc | Dr Mehdi Seqat |
La chronologie apporte une nuance importante. AstraZeneca et le Dr Amine Sekhri occupaient déjà la présidence du bureau élu en juin 2025, aux côtés des mêmes trois vice-présidences. L’Assemblée de 2026 traduit donc principalement une stabilité du cap, enrichie par l’arrivée de Pfizer au secrétariat général et par le repositionnement de Pierre Fabre au secrétariat général adjoint.
Dans une industrie où les investissements, les essais et les transferts technologiques se décident sur plusieurs années, la continuité peut constituer un actif stratégique — à condition qu’elle se transforme en capacité d’exécution.
Poids économique
Un pouvoir d’entraînement qui doit être lu avec précision
Selon sa communication, le LEMM réunit 18 filiales marocaines de laboratoires internationaux. Ses membres représenteraient plus de 53 % du chiffre d’affaires du marché pharmaceutique privé, près de 40 % des exportations marocaines de médicaments vers l’Europe et l’Afrique, ainsi que plus de 10 000 emplois directs et indirects.
Ces données doivent être présentées comme des chiffres déclarés par l’association, faute de ventilation publique récente permettant de mesurer séparément chaque membre. Leur ordre de grandeur reste néanmoins révélateur : une décision collective du LEMM peut influencer l’accès aux innovations, la formation, la recherche, les investissements et l’intégration du Maroc aux chaînes de valeur mondiales.
L’avis du Conseil de la concurrence fournit un socle indépendant plus large. En 2024, le marché pharmaceutique marocain atteignait 25,9 milliards de dirhams. Le pays comptait 56 établissements pharmaceutiques industriels, 66 grossistes-répartiteurs et environ 14 000 pharmacies d’officine.
La souveraineté n’est pas l’autarcie
La production locale couvrait, en 2024, environ 52 % des besoins en valeur et près de 75 % en unités. C’est une base industrielle significative. Pourtant, les importations de médicaments atteignaient 10,65 milliards de dirhams, contre environ 1,65 milliard d’exportations, soit un déficit proche de 9 milliards.
Cette différence ne signifie pas que le Maroc doive tout fabriquer. Elle indique où se situe le prochain niveau de valeur : principes actifs critiques, biotechnologies, biosimilaires, formulations complexes, données cliniques, capacités réglementaires, compétences spécialisées et diversification des destinations d’exportation.
Être souverain, c’est pouvoir choisir ce que l’on produit, ce que l’on sécurise, ce que l’on codéveloppe et ce que l’on importe sans devenir vulnérable.
Signaux 2026
Cinq briques commencent à former un système
01 — RÉGULATION NUMÉRIQUE
Tarkhiss transforme le dossier réglementaire en flux pilotable
Lancée le 31 mars 2026 par l’AMMPS, la plateforme Tarkhiss doit simplifier les démarches, améliorer la transparence et permettre un suivi plus lisible des procédures. Son véritable impact se mesurera par la réduction des délais, la prévisibilité des décisions et la qualité de l’échange entre l’Agence et les opérateurs.
02 — RECHERCHE CLINIQUE
Un encadrement plus moderne et plus protecteur
Un nouveau texte publié au Bulletin officiel du 4 mai 2026 renforce le rôle de l’AMMPS, les procédures électroniques, l’évaluation éthique et la protection des participants. Le 19 mai, l’AMMPS et l’Institut de Recherche sur le Cancer ont également signé une convention portant sur l’oncologie, la digitalisation, le suivi des essais et la formation.
03 — PARTENARIATS D’IMPACT
La HealthTech entre dans les priorités nationales
Lors de GITEX Future Health Africa Morocco, le ministère de la Santé a annoncé un laboratoire numérique avec la CDG, la modernisation nationale du SAMU, une expérimentation d’IA pour l’échographie prénatale, une coopération en télémédecine et un mémorandum avec AstraZeneca consacré notamment à la recherche clinique et aux priorités de santé publique.
04 — TRAÇABILITÉ
De la boîte de médicament à l’alerte en temps réel
Le Conseil de la concurrence recommande la sérialisation, des plateformes de suivi de la disponibilité, des alertes de rupture et l’interconnexion des processus d’enregistrement et de remboursement. Cette infrastructure réduirait les angles morts de la chaîne tout en renforçant la lutte contre les produits falsifiés.
05 — PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE
Rendre l’investissement prévisible sans sacrifier l’accès
Le workshop organisé par le LEMM en janvier 2026 a placé au centre des échanges la protection des données d’essais, l’articulation entre brevets et autorisations de mise sur le marché et l’harmonisation des procédures. L’équilibre durable devra protéger l’innovation tout en garantissant la concurrence, les génériques, les biosimilaires et l’accessibilité financière.
La distribution, maillon discret de la sécurité sanitaire
La souveraineté pharmaceutique ne s’arrête pas à la sortie de l’usine. La réglementation impose aux établissements industriels un stock de sécurité correspondant au quart des ventes annuelles de leurs spécialités, soit approximativement trois mois de ventes moyennes. Les grossistes-répartiteurs doivent maintenir un douzième de leurs ventes annuelles, dont au moins 80 % des spécialités agréées.
Ces obligations sécurisent l’approvisionnement, mais immobilisent du capital. Le Conseil de la concurrence observe que la rotation des stocks des grossistes se situait autour de 70 jours et recommande des mécanismes de financement, une modernisation logistique et un possible fonds de garantie destiné notamment aux zones moins denses.
Le médicament est ainsi un produit scientifique, réglementaire, industriel, financier, logistique et territorial à la fois. C’est précisément pourquoi il exige une lecture NEXUS.
La vision NEXUS
La santé devient performante lorsque les secteurs cessent de fonctionner en silos
| Interface NEXUS | Application pharmaceutique | Impact recherché |
|---|---|---|
| LIVING × TECH | Hôpitaux connectés, laboratoires, salles propres, énergie sécurisée, gestion de l’eau et données cliniques. | Des infrastructures capables d’accueillir recherche, diagnostic et production avancée. |
| MOTION × TECH | Chaîne du froid, sérialisation, visibilité des stocks, livraison hospitalière et dernier kilomètre rural. | Réduire ruptures, pertes, retards et inégalités territoriales. |
| STYLE × TECH | Expérience patient, information accessible, prévention, services officinaux et conception inclusive. | Faire de l’innovation une expérience compréhensible et utilisable. |
| TECH × GOUVERNANCE | IA, données de vie réelle, cybersécurité, pharmacovigilance, régulation numérique et interopérabilité. | Décider plus vite tout en protégeant le patient, la donnée et l’intérêt public. |
Green, Agile, Smart & Safe : la grille de lecture du futur
GREEN
Production moins énergivore, gestion responsable de l’eau, emballages optimisés et logistique bas carbone.
AGILE
Procédures lisibles, essais plus fluides, décisions prévisibles et partenariats activables rapidement.
SMART
IA, données cliniques, prévision des besoins, traçabilité et plateformes interopérables.
SAFE
Éthique des essais, pharmacovigilance, cybersécurité, qualité, stocks critiques et continuité des traitements.
Proposition éditoriale
Huit indicateurs pour juger le prochain mandat sur ses résultats
Les indicateurs suivants constituent une grille d’évaluation proposée par la rédaction. Ils ne sont pas présentés comme des engagements officiellement adoptés par le LEMM.
- Délai médian de traitement des autorisations réglementaires.
- Nombre d’études cliniques ouvertes, de centres actifs et de professionnels formés.
- Montant des investissements industriels et part de valeur ajoutée produite localement.
- Nombre de transferts technologiques, licences et codéveloppements réalisés au Maroc.
- Disponibilité territoriale des médicaments et durée moyenne des ruptures.
- Taux de sérialisation et d’interconnexion entre industriels, grossistes, officines, hôpitaux et régulateur.
- Diversification des marchés d’exportation et progression des produits à haute valeur ajoutée.
- Amélioration démontrable de l’accès, de la prévention et des résultats de santé.
TANGER NEXUS 2026 · 11–15 novembre · Tanger
Relier les laboratoires, la HealthTech, la logistique, les infrastructures et l’investissement
NEXUS TECH ouvre un espace de convergence pour les entreprises pharmaceutiques, startups HealthTech, hôpitaux, chercheurs, investisseurs, spécialistes de l’IA, opérateurs cloud, logisticiens, écoles et institutions souhaitant transformer une ambition sanitaire en projets concrets.
Ce que la prochaine décision d’investissement regardera réellement
Une usine biopharmaceutique, un centre de recherche ou une plateforme de données ne se gagne pas uniquement avec un terrain et des incitations. La décision se construit lorsqu’un investisseur trouve simultanément un régulateur prévisible, des compétences, des centres cliniques crédibles, une énergie fiable, une logistique traçable, des règles de propriété intellectuelle lisibles et un marché capable de convertir l’innovation en accès.
Le Maroc possède désormais plusieurs de ces briques. Le défi de la nouvelle gouvernance du LEMM sera de contribuer à les assembler avec l’AMMPS, les ministères, l’industrie nationale, les universités, les établissements de soins, les professionnels et les patients.
Le futur hub pharmaceutique marocain ne sera pas seulement un lieu où l’on fabrique des médicaments. Il sera un système capable de découvrir, évaluer, produire, transporter, surveiller et rendre accessible l’innovation.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le LEMM ?
Le LEMM est une association professionnelle créée en 2005 qui fédère, selon sa communication 2026, 18 filiales marocaines de laboratoires pharmaceutiques internationaux.
Qui préside le LEMM en 2026 ?
La présidence est assurée par AstraZeneca Maroc, représentée par le Dr Amine Sekhri. Cette présidence s’inscrit dans la continuité du bureau élu en 2025.
Qu’est-ce que la plateforme Tarkhiss ?
Tarkhiss est une plateforme numérique développée par l’AMMPS pour moderniser et simplifier les processus réglementaires relatifs aux médicaments et produits de santé.
Pourquoi la traçabilité est-elle stratégique ?
La sérialisation et le suivi numérique permettent de mieux contrôler l’authenticité, les stocks, les ruptures, les rappels et la circulation des médicaments jusqu’au patient.
Quel est le lien avec NEXUS TECH ?
La transformation pharmaceutique mobilise HealthTech, IA, données, cybersécurité, cloud, IoT, logistique, infrastructures hospitalières et investissement : des interfaces centrales de l’écosystème NEXUS.
Sources documentaires principales
Gouvernance du LEMM, juillet 2026 · Bureau du LEMM élu en 2025 · Avis A/6/25 du Conseil de la concurrence · Lancement de Tarkhiss · Partenariat AMMPS–IRC · Accords GITEX Future Health 2026
Équipe Rédaction Presse — Prime Synergy Group
Analyse publiée dans l’écosystème éditorial NEXUS TECH. Les propositions d’indicateurs et la lecture intersectorielle relèvent de l’analyse de la rédaction.