À Genève, la question la plus importante n’était plus de savoir si l’intelligence artificielle allait entrer dans les administrations, les entreprises et les infrastructures. Elle était de déterminer qui devra répondre lorsqu’un système autonome prendra une mauvaise décision.
Les 6 et 7 juillet 2026, le premier Dialogue mondial des Nations Unies sur la gouvernance de l’intelligence artificielle a réuni à Genève des gouvernements, des entreprises technologiques, des chercheurs, des organisations internationales et des représentants de la société civile. Le ministère marocain de la Transition numérique indique que plus de 170 pays y étaient représentés.
Le Maroc y a défendu une vision articulée autour de la gouvernance des données, des infrastructures de confiance, des compétences numériques et d’un écosystème d’innovation orienté vers les priorités nationales. Cette position peut être résumée par une idée : conserver la capacité de choisir sans se couper de la coopération internationale.
La souveraineté numérique ne consiste pas à tout produire seul. Elle consiste à savoir quelles capacités partager, acheter ou codévelopper — et lesquelles doivent demeurer sous contrôle national.
Ce qui s’est réellement passé à Genève
Le Dialogue mondial a été institué par l’Assemblée générale des Nations Unies comme une plateforme récurrente de coopération. Il ne constitue ni un gouvernement mondial de l’IA ni un organe réglementaire supranational. Son rôle est de mettre les États et les parties prenantes autour de la même table, de partager les expériences et de faire émerger des approches communes.
Ouverture du Dialogue mondial
Participation de la délégation marocaine et entretien bilatéral entre Amal El Fallah Seghrouchni et son homologue française Anne Le Hénanff sur la recherche, les talents, les startups, les infrastructures et la gouvernance numérique.
Droits humains et responsabilité des agents IA
La ministre plaide pour une documentation des chaînes d’agents, la désignation d’un responsable humain et un droit au recours effectif lorsqu’une décision automatisée affecte les droits d’une personne.
Confiance numérique et infrastructures inclusives
Dans le cadre du WSIS Forum, le Maroc met en avant la connectivité, les données, le calcul, l’énergie, le cloud, les Instituts JAZARI et la formation des compétences.
Deuxième session à New York
Le Dialogue mondial doit se réunir de nouveau pour prolonger les travaux engagés à Genève et mesurer les avancées de la coopération internationale.
Quatre fondations pour l’IA marocaine
La doctrine présentée par le Royaume ne commence pas par les modèles d’intelligence artificielle. Elle commence par les conditions permettant de les développer, de les héberger, de les contrôler et de les utiliser de manière productive.
Des données gouvernées
Qualité, interopérabilité, sécurité, traçabilité, protection des données personnelles et règles de partage entre administrations, chercheurs et entreprises.
Des infrastructures de confiance
Centres de données, cloud souverain, connectivité, puissance de calcul, cybersécurité et accès équitable aux ressources nécessaires à l’entraînement et au déploiement de l’IA.
Des compétences à grande échelle
Le Maroc affiche l’ambition de former jusqu’à 100 000 talents du numérique par an à l’horizon 2030, des profils techniques aux responsables publics et dirigeants.
Un écosystème orienté vers l’impact
Recherche appliquée, startups, entreprises, services publics, investissements et solutions répondant aux priorités économiques, sociales et territoriales du Royaume.
IA agentique : lorsqu’aucun humain ne semble avoir décidé
La partie la plus structurante de l’intervention marocaine concerne l’IA agentique. Contrairement à un outil qui répond à une instruction unique, un système agentique peut organiser une suite d’actions, déléguer des tâches à plusieurs agents logiciels, consulter des données, déclencher une opération et adapter son comportement sans validation humaine à chaque étape.
Cette architecture crée une difficulté juridique : si plusieurs agents ont contribué à une décision préjudiciable, où l’erreur s’est-elle produite et qui doit en répondre ? La ministre a relié ce problème à l’échelle de l’administration marocaine, qui traite près de 52 millions de transactions par an.
- Documenter la chaîne d’agents : préciser qui fait quoi, avec quelles données, selon quelles règles et à quel moment.
- Identifier un responsable humain : toute décision affectant les droits d’une personne doit rester rattachée à une responsabilité humaine claire.
- Garantir un recours effectif : une personne affectée doit pouvoir contester rapidement une décision automatisée et obtenir une réponse intelligible.
La proposition de « débrayage » ou throttling vise à reconstruire le graphe causal des actions d’un système : quelles décisions se sont enchaînées, quels droits s’appliquaient à chaque étape et quelles zones sont demeurées sans contrôle.
L’auditabilité n’est plus une fonction de conformité ajoutée après le développement. Elle devient une caractéristique du produit.
La souveraineté commence avant l’algorithme
Le discours marocain insiste sur un point souvent absent des débats médiatiques : l’inclusion ne commence pas avec l’accès à un assistant conversationnel. Elle commence avec l’électricité, la connectivité, les données, le cloud, la puissance de calcul et les compétences.
Le ministère présente le réseau national des Instituts JAZARI comme l’un des instruments de cette stratégie. JAZARI ROOT doit jouer le rôle de noyau fondateur, tandis que d’autres centres sont associés aux spécialisations des territoires, notamment l’industrie intelligente, l’énergie, la recherche appliquée et la formation avancée.
L’enjeu économique est considérable. Sans accès local ou négocié au calcul, aux données de qualité et aux infrastructures d’hébergement, une startup peut développer une interface, mais elle reste dépendante de technologies, de prix et de règles définis ailleurs.
D4SD : la coopération comme instrument de souveraineté
Le D4SD Hub, développé par le Maroc avec le Programme des Nations Unies pour le développement et basé à Rabat, doit accompagner les pays africains et arabes dans les infrastructures publiques numériques, l’intelligence artificielle responsable, le développement des compétences et la coopération Sud-Sud.
À Genève, le Maroc a engagé des discussions avec le Nigeria sur une éventuelle implication dans cette initiative. Ce dialogue est stratégique : le Nigeria possède l’un des écosystèmes technologiques les plus importants du continent, tandis que le Maroc peut apporter des infrastructures, des compétences institutionnelles et une position de connexion avec les marchés européens et arabes.
La souveraineté ouverte devient alors une stratégie de marché. Elle ne consiste plus seulement à protéger une infrastructure nationale, mais à créer des standards, des compétences et des solutions pouvant circuler dans un espace africain et arabe élargi.
Le point de vigilance : un classement n’est pas encore un résultat
L’avancée de quatorze places du Maroc dans le Government AI Readiness Index 2025 constitue un signal encourageant. Elle doit toutefois être interprétée avec prudence. Oxford Insights a actualisé sa méthodologie pour évaluer 195 gouvernements à travers 69 indicateurs, 14 dimensions et six piliers.
Une progression dans un indice indique une amélioration relative des capacités et des politiques publiques. Elle ne démontre pas, à elle seule, que les administrations utilisent déjà l’IA de manière performante, que les PME accèdent au calcul ou que les citoyens disposent de recours opérationnels.
| Ce qui est engagé | Ce qui devra être mesuré |
|---|---|
| Réseau des Instituts JAZARI | Projets financés, brevets, startups créées, solutions déployées et emplois régionaux |
| Objectif de 100 000 talents | Compétences réellement acquises, insertion, spécialités et adéquation aux besoins des employeurs |
| Cloud et calcul souverains | Capacité disponible, coût d’accès, sécurité, énergie consommée et accès des chercheurs et PME |
| Principes d’imputabilité | Clauses dans les marchés publics, audits, incidents documentés, responsables identifiés et délais de recours |
| D4SD Hub | Pays accompagnés, solutions codéveloppées, financements mobilisés et résultats publics obtenus |
Ce que les entreprises doivent préparer dès maintenant
La gouvernance de l’IA n’est plus un sujet réservé aux juristes ou aux administrations. Elle devient progressivement un critère d’achat, d’investissement, d’assurance, de partenariat et d’accès aux marchés.
- Cartographier les systèmes IA : outils utilisés, fournisseurs, modèles, finalités, utilisateurs et décisions influencées.
- Identifier les données : origine, qualité, droits d’utilisation, transferts, durée de conservation et données personnelles concernées.
- Classer les risques : distinguer l’assistance interne d’une décision affectant un emploi, un financement, un accès ou la sécurité d’une personne.
- Désigner un responsable humain : éviter qu’une décision importante soit attribuée à « l’algorithme » sans propriétaire clairement identifié.
- Conserver des traces exploitables : versions, instructions, données, actions déclenchées, validations et incidents.
- Prévoir l’arrêt et la reprise en main : chaque système critique doit pouvoir être suspendu, limité ou remplacé par une procédure humaine.
- Mesurer le coût complet : licences, calcul, énergie, cybersécurité, supervision, conformité, erreurs et dépendance fournisseur.
La CNDP rappelle que les traitements d’intelligence artificielle utilisant des données personnelles sont encadrés par la loi 09-08. Le recours à l’IA ne suspend donc pas les obligations relatives à la licéité, à la finalité, à la sécurité et aux droits des personnes.
Lecture NEXUS : la gouvernance de l’IA traverse toute la ville
Une intelligence artificielle responsable ne peut pas rester enfermée dans un chapiteau technologique. Ses décisions touchent les bâtiments, les transports, le commerce, la sécurité, l’énergie et les services publics.
Bâtiments intelligents, gestion de l’eau, énergie, jumeaux numériques et urbanisme prédictif exigent des données fiables, une cybersécurité intégrée et une possibilité de reprise en main humaine.
Trafic, logistique, maintenance, véhicules connectés et infrastructures de transport rendent la traçabilité des décisions essentielle lorsque la sécurité physique est engagée.
Personnalisation, commerce prédictif, création générative et analyse des consommateurs soulèvent des questions de consentement, de biais, de propriété intellectuelle et de diversité culturelle.
Un service public augmenté par l’IA doit rester explicable, accessible, auditable et contestable. La rapidité administrative ne peut pas supprimer les droits du citoyen.
Une ville véritablement Green, Agile, Smart et Safe ne se définit donc pas par le nombre de capteurs ou d’algorithmes installés. Elle se définit par sa capacité à produire de meilleurs résultats sans perdre le contrôle de ses ressources, de ses données et de ses responsabilités.
Le véritable test commence maintenant
Genève a donné au Maroc une scène internationale. La prochaine étape sera moins visible, mais plus décisive : transformer les principes en budgets, marchés publics, infrastructures accessibles, formations certifiantes, jeux de données de qualité, audits et recours opérationnels.
Le Royaume dispose d’un positionnement crédible entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. Mais le leadership numérique ne sera pas établi par la seule répétition du mot souveraineté. Il se mesurera à la capacité du pays à créer des solutions utiles, exportables et contrôlables — tout en permettant aux citoyens et aux entreprises de comprendre les règles du jeu.
De la gouvernance mondiale aux solutions déployables
La première journée de NEXUS Expo & Summit sera consacrée à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, à la souveraineté numérique et aux applications GovTech.
Questions fréquentes
Quand s’est tenu le Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA ?
La première session s’est tenue les 6 et 7 juillet 2026 au Palexpo de Genève. Le 8 juillet est la date de publication de plusieurs comptes rendus consacrés aux interventions du mardi 7 juillet.
Qu’est-ce que la souveraineté numérique ouverte ?
C’est la capacité d’un État à conserver la maîtrise de ses choix, de ses données et de ses infrastructures critiques tout en participant à des partenariats, à des standards ouverts et à la coopération internationale.
Qu’est-ce qu’une IA agentique ?
Il s’agit d’un système capable d’organiser et d’exécuter plusieurs actions avec une autonomie importante, parfois en coordonnant différents agents logiciels sans validation humaine à chaque étape.
Le Maroc possède-t-il déjà une loi générale consacrée à l’IA ?
Aucune nouvelle loi générale sur l’IA n’a été annoncée à Genève. Lorsqu’un traitement d’IA utilise des données personnelles, la CNDP rappelle néanmoins que la loi marocaine 09-08 s’applique.
Pourquoi la gouvernance de l’IA concerne-t-elle les entreprises ?
Parce que la traçabilité, la cybersécurité, la supervision humaine, la protection des données et l’auditabilité deviennent progressivement des critères d’achat, de financement, d’assurance et de partenariat.
La rédaction décrypte les transformations économiques, technologiques et territoriales qui façonnent les écosystèmes NEXUS Living, Motion, Style et Tech.
Sources principales : Nations Unies — Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA ; Union internationale des télécommunications ; Ministère de la Transition numérique ; Maroc.ma / MAP ; D4SD Hub ; Oxford Insights ; CNDP.
Analyse éditoriale indépendante fondée sur les informations publiques disponibles au 15 juillet 2026. Cet article ne constitue pas une communication du ministère, des Nations Unies ou des organismes cités et n’annonce aucune relation institutionnelle ou commerciale avec Prime Synergy Group ou NEXUS Expo & Summit.