Le Maroc n’a jamais disposé d’autant de cartes, de terminaux, de wallets et de solutions de paiement numérique. Pourtant, jamais autant de cash n’avait circulé dans l’économie.
En 2025, la circulation fiduciaire a atteint environ 491 milliards de dirhams, soit 28,5 % du PIB. Dans le même temps, les paiements par carte, le sans-contact, le e-commerce et les M-Wallets poursuivent leur progression.
Ce paradoxe résume probablement mieux que n’importe quel autre chiffre le défi marocain : disposer de l’infrastructure numérique ne suffit pas à modifier un comportement économique.
Le véritable point de bascule arrivera lorsque payer électroniquement deviendra plus naturel que sortir des espèces pour régler 20, 50 ou 100 dirhams.
1er octobre : ce qui change réellement
À compter du 1er octobre 2026, Bank Al-Maghrib ramènera le plafond de l’interchange domestique applicable aux paiements par carte de 0,65 % à 0,50 %.
Deux catégories bénéficieront d’un plafond encore plus faible : les paiements gouvernementaux et ceux réalisés auprès du commerce de proximité, pour lesquels l’interchange sera plafonné à 0,15 %.
La distinction est importante : l’interchange n’est pas la commission totale payée par le commerçant.
Il correspond à la part de la commission d’acquisition reversée par l’acquéreur à l’établissement ayant émis la carte. Sa diminution peut donc donner aux acquéreurs davantage de marge pour proposer des tarifs commerçants plus compétitifs, sans signifier que tous les commerces paieront directement 0,50 % ou 0,15 %.
Le changement le plus profond n’est peut-être pas tarifaire
Pendant des années, l’acquisition monétique marocaine s’est structurée essentiellement autour du Centre Monétique Interbancaire.
Cette architecture a commencé à changer profondément. Le marché est désormais ouvert à plusieurs acquéreurs, tandis que le CMI évolue vers un rôle de plateforme technique de traitement accessible aux différents opérateurs.
Ce passage du mono-acquéreur au multi-acquéreur peut avoir des conséquences beaucoup plus importantes qu’une simple baisse réglementaire de quelques dixièmes de point.
Le paiement devient alors un véritable marché technologique concurrentiel, et non plus seulement une infrastructure bancaire.
Le Maroc possède déjà des dizaines de milliers de terminaux
Les dernières données détaillées de Bank Al-Maghrib montrent qu’à fin 2024, le Maroc comptait 94 387 terminaux de paiement électronique installés, soit une progression de 13 % en un an.
Plus de 80 000 commerçants étaient équipés et 93 % des TPE installés étaient déjà compatibles avec les paiements via Mobile-Wallet.
Mais un chiffre change complètement la lecture de cette infrastructure :
Autrement dit, distribuer un terminal ne signifie pas nécessairement que celui-ci génère durablement des paiements.
Le vrai KPI du cashless n’est pas le nombre de machines posées sur les comptoirs. C’est le nombre de transactions qu’elles génèrent réellement.
| Indicateur | Situation fin 2024 |
|---|---|
| TPE installés | 94 387 |
| Progression annuelle | +13 % |
| TPE actifs | 72 % du parc |
| Commerçants équipés | 80 247 |
| Compatibilité Mobile-Wallet | 93 % |
| Tanger-Tétouan-Al Hoceïma | 9 % du parc national |
Le paradoxe marocain : le digital progresse… et le cash aussi
En 2024, les paiements par carte ont atteint environ 192,5 millions d’opérations pour 63 milliards de dirhams. Le sans-contact représentait environ 74 % des paiements TPE en décembre de cette même année.
Le mouvement est donc réel.
Pourtant, la circulation fiduciaire a encore bondi en 2025 pour atteindre environ 491 milliards de dirhams, soit 28,5 % du PIB.
La question n’est donc plus : « les paiements numériques progressent-ils ? » Ils progressent. La question est : « progressent-ils suffisamment pour remplacer un comportement cash profondément installé ? »
13,7 millions de wallets… mais quel usage ?
À fin 2024, le Maroc comptait déjà 13,7 millions de M-Wallets, en hausse de 32 % sur un an.
Le nombre de transactions via M-Wallet avait plus que doublé pour atteindre environ 19,7 millions d’opérations et 3,9 milliards de dirhams.
Mais pour les wallets émis par les établissements de paiement, les paiements réalisés directement chez les commerçants ne représentaient qu’environ 6 % du nombre de transactions, très loin derrière le paiement de factures et les transferts entre particuliers.
C’est précisément la différence entre inclusion financière numérique et économie réellement cashless.
Le dernier kilomètre devient désormais une politique publique
En février 2026, la Banque africaine de développement, via son dispositif ADFI, a accordé un don de 510 000 dollars au Fonds de développement de l’acceptation des paiements électroniques mis en place avec Bank Al-Maghrib.
L’objectif n’est plus seulement de créer des comptes ou de distribuer des moyens de paiement. Il s’agit de développer les cas d’usage chez les commerçants et de réduire les retraits massifs d’espèces.
Le programme cible notamment 20 000 nouveaux commerçants adoptant le paiement électronique et le déploiement de 18 000 nouveaux TPE.
Le détail le plus intéressant est probablement ailleurs : le programme suit aussi le maintien de l’usage après équipement.
Autrement dit, les autorités distinguent désormais clairement l’équipement du commerçant de son adoption réelle.
SoftPOS : et si le prochain TPE était déjà dans la poche du commerçant ?
Une autre évolution pourrait modifier profondément l’économie de l’acceptation : le SoftPOS.
Cette technologie permet de transformer un smartphone compatible en terminal de paiement sans contact.
Pour un petit commerce, l’enjeu est considérable.
Le SoftPOS peut réduire le coût d’équipement.
Lorsque les deux évolutions se rencontrent, le paiement électronique devient potentiellement beaucoup plus accessible au commerce de proximité.
Le futur du cashless ne sera pas « carte contre cash »
Le Maroc dispose déjà du virement interbancaire instantané, opérationnel 24h/24 et 7j/7, ainsi que de l’écosystème MarocPay pour le paiement mobile interopérable.
À cela s’ajoutent désormais carte, sans-contact, e-commerce, QR code, SoftPOS et services publics digitalisés.
La bataille se jouera donc moins entre deux technologies qu’entre deux expériences.
Le cash possède une force redoutable : il fonctionne immédiatement, partout, sans onboarding, sans terminal et sans apprentissage.
Pour le remplacer, le numérique devra être au moins aussi simple.
L’e-Gov peut créer l’habitude que le marché peine encore à installer
Le plafond spécifique de 0,15 % accordé aux paiements gouvernementaux mérite donc une attention particulière.
Les services publics, les taxes, les factures et les aides sociales peuvent créer des millions de cas d’usage récurrents.
Mais un problème demeure : digitaliser le versement d’une aide n’est pas suffisant si son bénéficiaire retire immédiatement l’intégralité des fonds en espèces.
Ce qui empêche encore le basculement
Réduire les commissions est indispensable, mais probablement insuffisant.
| Frein | Pourquoi il compte |
|---|---|
| Habitude du cash | Le paiement liquide reste simple, immédiat et profondément installé. |
| Acceptation commerçant | Un consommateur ne peut pas payer digitalement si le commerce n’accepte pas le moyen choisi. |
| Coût total | Interchange, acquisition, abonnement, équipement et maintenance influencent la décision. |
| Expérience utilisateur | Un parcours trop lent ou complexe détruit l’avantage du numérique. |
| Confiance & cybersécurité | Fraude, sécurité des données et résolution des litiges influencent l’adoption. |
| Interopérabilité | Carte, wallet, QR, instant payment et systèmes publics doivent fonctionner sans friction. |
| Informalité | Le cash conserve une valeur particulière dans les activités faiblement formalisées. |
Il apparaît lorsque commerçants, consommateurs, banques, acquéreurs, wallets, infrastructures publiques et solutions technologiques disposent simultanément d’une raison économique et pratique d’utiliser le digital.
Alors, le Maroc est-il proche du point de bascule ?
Plus proche qu’il ne l’était il y a quelques années, certainement.
Le Royaume dispose désormais d’une infrastructure importante, de plusieurs acquéreurs en concurrence, d’un interchange plus faible, de millions de wallets, d’un paiement instantané, de moyens d’acceptation plus légers et d’une volonté institutionnelle explicite de réduire la dépendance aux espèces.
Mais aucun de ces éléments, pris isolément, ne suffit.
Le véritable basculement arrivera lorsque tous commenceront à se renforcer mutuellement.
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Sources principales
- Bank Al-Maghrib — rapports sur les moyens de paiement et la supervision bancaire.
- Conseil de la concurrence — évolution du marché de l’acquisition monétique et plafonds d’interchange.
- Banque africaine de développement / ADFI — développement de l’acceptation des paiements électroniques.
- Centre Monétique Interbancaire — acquisition, SoftPOS et infrastructures de paiement.
- MarocPay — paiement mobile interopérable.
- Banque mondiale — Global Findex.
Note éditoriale : le plafond d’interchange ne correspond pas à la commission commerciale totale facturée au commerçant. Le coût final dépend notamment de la politique tarifaire de l’acquéreur et des services associés.