Énergie & industrie
Hydrogène vert au Maroc : 319 milliards de dirhams et la bataille de l’intégration industrielle
Les projets d’hydrogène vert annoncés au Maroc ouvrent une chaîne de valeur qui dépasse la production : infrastructures, ports, eau, formation, équipements, export et usages industriels. L’Offre Maroc pour l’hydrogène vert a fait émerger un portefeuille d’investissements annoncé à plusieurs centaines de milliards de dirhams. Les communications officielles de 2025–2026 montrent toutefois que la valeur réelle dépend du phasage, de l’accès au foncier, à l’eau et à l’électricité renouvelable, des contrats d’achat, des infrastructures portuaires et de la capacité à créer du contenu industriel local.
Le portefeuille hydrogène du Maroc se compte désormais en centaines de milliards de dirhams. Le montant ne dit pourtant rien de la part qui deviendra commandes, contrats de maintenance et salaires dans les régions du Sud. Ce papier trie ce qui est sélectionné, ce qui est à l’étude, et ce qui reste entièrement à décider.
Six projets, cinq investisseurs, trois régions : ce que la sélection engage
Cinq investisseurs, nationaux et internationaux, ont été retenus dans le cadre de l’Offre Maroc pour porter six projets d’hydrogène vert répartis sur trois régions du Sud, avec un investissement annoncé de 319 milliards de dirhams (Maroc.ma, 7 mars 2025).
Une sélection ouvre une négociation. Elle ne clôt aucun montage financier, ne fixe aucun tarif d’électricité et ne garantit aucun acheteur final. Le 18 septembre 2025, les autorités ont validé la clôture de la phase préliminaire du projet Chbika 1, autorisé la signature de contrats préliminaires de réservation foncière au bénéfice des cinq investisseurs et lancé la phase d’études avancées, confiée à un consortium associant des entreprises françaises et danoises (Maroc.ma, 18 septembre 2025). Une réservation foncière et une étude avancée constituent une progression réelle : elles ne constituent pas une mise en service.
D’où une discipline de lecture qui vaut pour tout dossier de cette taille. Cinq statuts doivent rester séparés dans les tableaux de suivi : annoncé, réservé, étudié, contracté, exploité. La plupart des désaccords entre porteurs de projets et financeurs naissent de la confusion entre les deux premiers et les deux derniers. Les mesures successives d’instruction, dont la validation des phases préliminaires, sont documentées par les communications officielles du gouvernement (Maroc.ma).
L’eau, l’électron et le foncier fixent le calendrier, pas l’inverse
Un projet d’hydrogène vert n’est pas une usine posée sur un terrain. C’est l’assemblage de trois contraintes physiques qui ne se négocient pas au rythme des protocoles d’intention.
La première est électrique. L’électrolyse suppose une électricité renouvelable disponible selon un profil compatible avec le fonctionnement des équipements. Deux indicateurs commandent ensuite tout le dossier : la puissance de pointe appelée et la disponibilité effective de l’installation sur l’année. Un facteur de charge faible n’interdit pas le projet ; il déplace le débat vers le stockage, le surdimensionnement du parc de production et le coût actualisé de la molécule livrée.
La deuxième est hydrique. L’électrolyse consomme de l’eau de qualité industrielle, dans des régions où l’arbitrage avec les usages agricoles et domestiques est politique avant d’être technique. Le dessalement lève la contrainte de ressource et en crée une autre : consommation électrique supplémentaire, gestion des saumures, maintenance en milieu côtier, et un poste d’exploitation qui pèsera sur toute la durée du contrat. Ce choix doit apparaître dans les émissions de cycle de vie, pas seulement dans le bilan de l’électrolyseur.
La troisième est foncière et réseau. Un terrain réservé n’est utilisable qu’avec un raccordement, une servitude, une route, un accès portuaire et un permis. Les calendriers dérapent le plus souvent ici, parce que chaque élément dépend d’un maître d’ouvrage différent. Pour un financeur, la question utile n’est donc pas « quand la production démarre » mais « qui porte le risque de retard sur chacun de ces maillons, et à quel prix ».
Ces trois contraintes imposent aussi de revenir à l’usage avant de choisir la technologie. Un pilote énergétique commence par les profils de charge et par l’inventaire des usages difficiles à décarboner, puis compare quatre voies : électrification directe, stockage, hydrogène, carburants de synthèse. Le classement dépend du rendement de bout en bout, de la disponibilité de l’installation, de la ressource en eau, des exigences de sécurité et du coût du service final rendu au client. Pour une partie des usages, l’électrification directe restera la solution la plus sobre et la moins chère ; pour d’autres, notamment industriels et maritimes, la molécule reste la seule option crédible. Retenir la technologie avant d’avoir décrit la demande est la faute de méthode la plus fréquente et la plus coûteuse de ce type de dossier.
Offtake, ports et molécules : à qui vend-on, et par où
Un projet sans acheteur reste un actif de recherche. Le portefeuille marocain se structure autour de dérivés exportables — ammoniac, méthanol et autres molécules de synthèse — dont la valeur dépend de contrats d’achat de long terme et de la capacité des ports à traiter des produits nouveaux, avec les régimes de sécurité, de stockage et de certification correspondants.
Deux ancrages antérieurs à la sélection servent de repère : les accords conclus en 2024 avec TotalEnergies et le partenariat OCP–ENGIE. Ils montrent qu’une partie de la demande peut être industrielle et domestique avant d’être exportée, ce qui change la nature du risque. Un acheteur local mesurable vaut mieux qu’un marché lointain supposé.
La logistique portuaire mérite un raisonnement comparatif honnête. Sur d’autres géographies africaines, la modernisation portuaire durable passe encore par de la ressource publique concessionnelle : la Banque européenne d’investissement a signé une subvention européenne de 34 millions d’euros pour des ports durables au Cap-Vert, dans le cadre de Global Gateway (BEI). L’ordre de grandeur est instructif : quelques dizaines de millions d’euros de don pour de l’infrastructure portuaire, face à un portefeuille industriel annoncé à 319 milliards de dirhams. Les deux montants ne mesurent pas la même chose, et c’est précisément l’intérêt de les rapprocher : l’enveloppe industrielle privée ne finance pas spontanément le maillon public qui la rend exploitable.
Ce que 319 milliards autorisent à écrire, et ce qu’ils n’autorisent pas
Un chiffre d’investissement annoncé situe une ambition. Il ne mesure ni un chiffre d’affaires, ni un emploi créé, ni une recette fiscale. Six projets, cinq porteurs, trois régions : la granularité publique s’arrête là, et toute ventilation plus fine relève aujourd’hui de l’hypothèse.
Ce que le chiffre autorise : constater que la filière est passée de la stratégie à l’instruction de dossiers nommés, avec des études avancées et des réservations foncières datées. Ce que le chiffre n’autorise pas : convertir 319 milliards de dirhams en retombées locales, en emplois ou en volumes exportés. Le seul indicateur qui relie l’annonce au territoire est la part de valeur locale, et aucune publication consolidée ne la documente aujourd’hui projet par projet.
Pour les investisseurs et les banques de développement, la conséquence est directe : le dossier finançable de 2026 n’est pas le projet complet, c’est le maillon. Un poste de raccordement, une unité de dessalement dédiée, un terminal de stockage, un centre de formation aux métiers de la maintenance électromécanique. Ces maillons ont une taille compatible avec un tour de table, un payeur identifiable et une date de mise en service vérifiable, là où l’ensemble reste tributaire de décisions finales d’investissement non publiées.
Contenu local : la seule variable entièrement domestique
Le prix de l’électron et celui de la molécule dépendent de marchés mondiaux. La part de valeur captée au Maroc dépend, elle, de décisions marocaines : cahiers des charges, qualification des sous-traitants, appareil de formation, normalisation, contrôle technique.
Trois chantiers déterminent cette part. Le premier est la sous-traitance industrielle : chaudronnerie, tuyauterie, génie électrique, instrumentation, montage, essais. Ces métiers existent déjà dans l’industrie marocaine ; ils doivent être qualifiés selon des référentiels acceptés par les donneurs d’ordre internationaux, faute de quoi les commandes partiront ailleurs pour des motifs d’assurance et non de compétence. Le deuxième est l’exploitation et la maintenance, où se joue la durée : un contrat de maintenance pluriannuel crée plus d’emplois stables qu’un chantier de construction. Le troisième est la métrologie et la certification, condition d’accès aux marchés qui exigent une traçabilité de l’origine renouvelable.
La formation conditionne les trois. Elle ne se résume pas à un catalogue de modules : elle exige des plateaux techniques, des équipements représentatifs de ceux qui seront exploités, des mises en situation, des certifications reconnues par les assureurs et les donneurs d’ordre, et des volumes de recrutement annoncés assez tôt pour que les établissements dimensionnent leurs promotions. Un opérateur qui annonce ses besoins six mois avant la mise en service arrivera trop tard : les cycles de qualification en maintenance industrielle se comptent en années. Les conditions de travail font partie de l’équation, car un site isolé ne retiendra pas des techniciens qualifiés sans logement, transport ni perspective de progression.
L’Offre Maroc est présentée par les autorités comme un levier d’investissement dans les énergies renouvelables et les infrastructures (Maroc.ma). Reste à traduire ce levier en commandes attribuables. Un tableau de bord de filière crédible tiendrait sur cinq lignes suivies dans le temps : puissance de pointe, coût actualisé, disponibilité, émissions de cycle de vie, part de valeur locale. Aucune de ces cinq lignes n’est publiée aujourd’hui de façon comparable d’un projet à l’autre, ce qui laisse le débat public à la merci du communiqué le plus récent.
Ce que cela change pour une institution, une banque de développement ou un investisseur
L’arbitrage n’est pas de croire ou non à l’hydrogène. Il est de choisir à quel maillon entrer, et avec quelle exposition au risque de calendrier.
Pour une institution ou une agence d’investissement, la contribution la plus utile consiste à publier la ligne de base : capacité de raccordement disponible par zone, volumes d’eau mobilisables et leur origine, emprises foncières libres, capacités portuaires. Sans ces données, chaque porteur de projet refait la même étude à ses frais, et le pays paie plusieurs fois la même information.
Pour une banque de développement, l’entrée la plus défendable se situe sur les maillons non rentables isolément mais indispensables à l’ensemble : réseau, eau, formation, sécurité portuaire. Le test de décision tient en une question : ce financement débloque-t-il un actif que le marché ne financera pas, ou subventionne-t-il un risque que l’industriel devait porter ?
Pour un investisseur privé, la séquence raisonnable commence par un contrat d’achat, même partiel, même domestique, avant tout engagement de capital lourd. Un mémorandum sans acheteur ne fait pas baisser le coût du capital.
Pour une entreprise industrielle marocaine, le geste des prochains mois est la qualification : identifier les référentiels exigés par les consortiums retenus, se faire auditer, se rapprocher d’un ensemblier plutôt que viser un lot complet. Un chercheur ou un centre technique peut y contribuer en produisant la méthode de mesure de la valeur locale, aujourd’hui absente du débat.
Une règle de présentation vaut pour tous ces acteurs : dans une note de comité, séparer visuellement le fait vérifié, l’hypothèse de travail, la recommandation et la demande de décision. Un dossier qui mélange les quatre registres se fait renvoyer, non parce que le projet est mauvais, mais parce que le lecteur ne sait plus ce qu’il valide. Sur l’hydrogène marocain, le fait vérifié se limite pour l’instant à une sélection, des réservations foncières et des études avancées ; tout le reste appartient à la colonne des hypothèses, et doit y rester jusqu’à publication des contrats.
Ces arbitrages ne se règlent pas dans une salle unique, parce que l’hydrogène n’est pas un secteur mais une interface. C’est pourquoi le dossier est travaillé avec l’univers Motion pour les carburants et les ports, Living pour les territoires industriels qui accueilleront les emprises, et Tech pour le pilotage des installations et la traçabilité de l’origine. Du 11 au 15 novembre 2026, à Tanger, plus de 60 conférences et un programme de rencontres d’affaires réunissent dans la même semaine développeurs, énergéticiens, opérateurs portuaires, acteurs du dessalement, ensembliers, financeurs et acheteurs industriels. L’objectif tenable est une fiche par maillon : un propriétaire, un budget indicatif, une donnée manquante, une prochaine décision datée.
Sources
- https://www.maroc.ma/fr/actualites/hydrogene-vert-la-selection-dinvestisseurs-augure-dune-dynamique-prometteuse-conformement-la-vision
- https://maroc.ma/fr/actualites/hydrogene-vert-adoption-dune-serie-de-mesures-et-validation-de-la-cloture-de-la-phase-preliminaire-du
- https://www.maroc.ma/en/news/morocco-adopts-several-measures-clears-preliminary-phase-chbika-1-green-hydrogen-project
- https://www.maroc.ma/en/news/morocco-offer-provides-strong-boost-investment-renewable-energy-infrastructure
- https://maroc.ma/es/noticias/hidrogeno-verde-seleccionados-5-inversores-nacionales-e-internacionales-para-realizar-6-proyectos-en
- https://www.eib.org/fr/press/all/2026-015-eib-global-signs-eur34-million-eu-grant-to-support-sustainable-ports-in-cabo-verde-under-global-gateway
Hydrogen Integration Index
Outil d'auto-positionnement NEXUS, sans valeur normative.
Diagnostic de maturité sur électricité et eau, offtake industriel, contenu local, logistique et stockage, financement.
- Votre organisation dispose-t-elle d’une preuve, d’un responsable et d’un indicateur concernant électricité et eau ? Notez de 0 à 4.
- Votre organisation dispose-t-elle d’une preuve, d’un responsable et d’un indicateur concernant offtake industriel ? Notez de 0 à 4.
- Votre organisation dispose-t-elle d’une preuve, d’un responsable et d’un indicateur concernant contenu local ? Notez de 0 à 4.
- Votre organisation dispose-t-elle d’une preuve, d’un responsable et d’un indicateur concernant logistique et stockage ? Notez de 0 à 4.
- Votre organisation dispose-t-elle d’une preuve, d’un responsable et d’un indicateur concernant financement ? Notez de 0 à 4.
Barème : 0 à 4 par question ; total × 5 = score /100.
Lecture du score : 0–39 Explorateur : comprendre l’écosystème · 40–69 Bâtisseur : structurer le projet · 70–84 Connecteur : préparer les partenariats · 85–100 Accélérateur : candidater, exposer ou investir.
Sources
- maroc.ma — hydrogene vert adoption dune serie de mesures et validation de la cloture de la phase prel
- eib.org — 2026 015 eib global signs eur34 million eu grant to support sustainable ports in cabo verd
- maroc.ma — hydrogene vert la selection dinvestisseurs augure dune dynamique prometteuse conformement
- maroc.ma — morocco adopts several measures clears preliminary phase chbika 1 green hydrogen project
- maroc.ma — morocco offer provides strong boost investment renewable energy infrastructure
- maroc.ma — hidrogeno verde seleccionados 5 inversores nacionales e internacionales para realizar 6 pr
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